Olympiades

"Olympiades" est une réflexion de Paul Fournel sur le fait inéluctable qu'un jour ou l'autre, tout sportif connaîtra la défaite : " Le jour où Alberto Toran quitta subitement ses chaussures à pointes, fit un tour d’honneur avant la course et rentra directement au vestiaire pour ne plus jamais poser le pied sur un tartan, était un jour comme les autres.

Il avait survolé sa série du 400 m haies, gagné en demi-finale dans un grand sourire, s’accordant une fois de plus le luxe de se retourner pour voir qui serait son second. Il avait ensuite regardé attentivement la deuxième demi-finale et était rentré à l’hôtel pour rejoindre sa fiancée et son homme d’affaires.

Il s’était fait masser, avait signé quelques chèques et quelques lettres, reçu deux fabricants d’articles de sport japonais et était retourné au stade pour une séance de photos et sa traditionnelle heure d’échauffement-concentration. Il avait franchi le tunnel, était entré dans la lumière du stade, avait recueilli son ovation, rejoint ses adversaires : le petit jeune qui changeait ses chaussettes à la dernière minute pour en mettre des fluos rayées, et les six autres qu’il connaissait par cœur et qui bâtissaient toute leur carrière sur la seconde place derrière lui. Il en avait désespéré des générations. On s’use vite dans la défaite. Il les avait tous jaugés au premier coup d’œil, il les avait tous cloués d’un regard qui les rangeait définitivement parmi ses seconds et il leur avait fait l’honneur de quelques-unes de ces petites farces gentilles qui entretenaient sa célébrité et remplissaient d’échos les journaux et les infos.

Il avait jeté son survêtement dans la balle de plastique, s’était rendu sous les ordres du starter, avait gigoté à trois mètres derrière ses starting-blocks pour se détendre les muscles.

Et c’est là que, d’un seul coup, on l’avait vu quitter ses chaussures et, dans un interminable sourire, entreprendre un tour d’honneur. Il saluait les spectateurs de la main et riait comme s’il était en train de réussir son ultime grosse farce. Les organisateurs paniquèrent un moment, le starter ne savait plus que faire de son pistolet, puis on le laissa aller. Il quitta la piste quelques minutes plus tard sous une clameur mi-enthousiaste mi-perplexe."