Un monde ouvert

Enfant, j’aimais lire les aventures de Tintin dessinées par Hergé. Pourtant, je n’avais aucun album. C’était l’époque où le jeudi était le jour de repos pour les écoliers : journée qui se confondait avec le goût du jeu et de la récréation. Je jouais à tout, avec une prédilection marquée pour les legos. J’éprouvais un plaisir particulier à construire, reconstruire etc. Je jouais aussi au gendarme et au voleur avec l’un de mes cousins, comme si ma vie en dépendait : pistolets en bois, faux papiers, astuces… De fait, j’étais un vrai garçon manqué. Oh, les belles parties de cache-cache et d’attrape-moi si tu peux ! Si la métairie était un repaire où s’amuser, je séjournais de temps à autre, chez tante Lili. La cuisine était une pièce insolite avec des chaises un peu trop hautes pour moi. Sur l’une d’entre elles étaient empilés des livres en couleurs : les Aventures de Tintin.

Au fil des lectures, je découvrais un jeune reporter infiniment plus curieux et rebelle que son apparence ne le laissait paraître : aventurier, voyageur, épris de justice et de liberté. Du Congo à la Chine en passant par les Amériques, Tintin défend les plus faibles, s’attaque à la mafia, combat des trafiquants en tout genre, s’oppose à des marchands d’esclaves et lutte, d’une manière générale, contre le mal. Toujours accompagné de son fidèle Milou, il porte des culottes de golf qui fleurent bon le passé et l’originalité. La mèche légendaire (en écho furtif au personnage de Benjamin Rabier, Tintin Lupin), il résout des énigmes et se sort toujours de situations inextricables. Avec le temps, il demeure un éternel adolescent. Et surtout, un héros pour tous les jeunes de 7 à 77 ans !

A peine rentré du pays des Soviets, Tintin part pour faire un reportage au Congo belge. Et l’Afrique devient visible à travers le royaume des Babaoro’m : une culture primitive, un sous-sol extrêmement riche, une mission civilisatrice, un travail forcé… et des images caricaturales. Je me souviens des grosses lèvres des Africains, de leurs cheveux frisés et de la manière dont mes repères s’effaçaient à la vue des Aniotas ou « hommes-léopards », laissant place à la rêverie. Un autre monde s’ouvrait ; une autre terre inconnue, magique et mystérieuse. Par quel miracle, les hommes-léopards existaient-ils ? Par quel sortilège ?

En parcourant les albums qui me conduisaient vers des pays lointains, je m’embarquais sur un paquebot, puis montais dans un train qui m’emmenait à la page suivante. Et ainsi de suite, jusqu’à la quatrième de couverture où figurait tout l’univers d’Hergé : la liste des albums, les aventures de Jo, Zette et Jocko (un chimpanzé apprivoisé) et les exploits de Quick et Flupke (enfants des rues de Bruxelles). Alors que les aventures de Tintin pouvaient se lire comme une invitation au voyage, j’étais attirée aussi par le cinéma d’aventure. J’admirais les gentilhommes de fortune (Billy Bones, Long John Silver…), les brigands au grand cœur (Thierry la Fronde, Robin des bois…), les agents au service de Sa Gracieuse Majesté (John Steed, Emma Peel…) et les espions surréalistes comme Max la menace (véritable catastrophe ambulante) ou le Prisonnier. Sans compter Tarzan, l’homme-singe.